L'encre et la mine

 

« Bonjour. Je vous prie de m'excuser, pourriez-vous avoir la sympathie de vous décaler légèrement ?

- Ça va pas être facile, on est bien serré.

- Certes mais je me sens quelque peu étriqué.

- Vous êtes nouveau non ? Parce que c'est toujours comme ça ici. On est les uns sur les autres.

- Diantre ! Et vous restez toujours bloqués ainsi ?

- Oh non ! Il y a souvent du mouvement. On est un peu ballotté et parfois, l'un de nous sort ou même plusieurs d'un coup. Au fait, on m'appelle « P'tit gris ». Et vous ?

- Enchanté ! Je me nomme Henri John Parker. Je suis arrivé il y a peu en ces lieux. En général, je fréquente un endroit plus spacieux et plus confortable et bien moins peuplé. On ne me sort que trop rarement mais chacune de mes sorties est synonyme de grandes occasions.

- Oh moi, je suis souvent de sortie. Je bouge beaucoup et on se sert souvent de moi. Bah, ça se voit ! Je suis toute usé, je rapetisse de plus en plus. Tiens, regardez, là, j'ai même été mordillé !

- Quel terrible traitement ! Jamais on ne m'a infligé de tels sévices. On me manipule avec précaution, avec délicatesse, avec ferveur parfois. Il arrive néanmoins que la main qui me tienne ne soit quelque peu moite.

- J'ai l'habitude, ça ne me dérange pas. J'aime bien sortir souvent, pour toutes occasions. Je sers à plein de choses. Je suis « polyvalent » comme on dit. Je vois des univers différents, je touche des matières différentes.

- Il est vrai que je m'ennuie parfois, à attendre de me rendre utile. J'ai fait le tour de mon écrin et mon compagnon à plume n'est pas très loquace. Je me prends à rêver d'aventures, de conter des récits fantastiques, de composer des poésies oniriques, d'écrire des histoires romantiques.

Ouh là, ça s'agite ?!

- Vous inquiétez pas, c'est normal. On va avoir besoin de l'un de nous. Regardez, on voit les doigts qui s'enfoncent dans la trousse. C'est peut-être pour vous. »